analogies : le revêtement

Par exemple :


un mur nu


Il y avait un mur nu devant sa fenêtre, peint d’un jaune sale, et très décoloré par son exposition à l’extérieur; une large tache de lumière d’été le marquait et soulignait la pleine vulgarité de son aspect. Bernard fixa un moment ce mur nu, qui le frappa dans une certaine mesure comme un symbole de ses propres perspectives morales actuelles. Puis soudain il s’en détourna en déclarant que quelque soit la vérité présente dans le symbolisme, lui, au moins, n’était pas venu en Europe pour gaspiller les précieux restes de sa jeunesse dans un port malodorant de Normandie.
Confiance (1879), Henry James


clever televisual wallpaper

A l’annonce de la fin de la série britannique Downton Abbey, une critique télé du quotidien The Guardian assure qu’elle ne versera pas une larme à la clôture de ce monument d’ennui au scénario réactionnaire zigzaguant sans fin entre des intrigues multiples.

 

Pour enfoncer le clou, elle caractérise la série comme « le papier-peint télévisuel le plus spectaculairement malin ». Dans l’article où elle-même fait la maligne, ces termes sont censés être un enterrement, au delà du niveau des décors, costumes, et jeu des acteurs que la chroniqueuse est obligée de reconnaître.

 

Naturellement, Gondorla prend ces mêmes mots comme un hommage à Downton Abbey.

 

Gondorla chérit la tenue de la famille Crawley assortie aux canapés rouges dans la bibliothèque du château, ou de Lady Violet (Maggie Smith) dans son jardin, engagée dans une conversation vinaigrée avec Isobel Crawley (Penelope Wilton), chacune une fleur parmi les plates-bandes pastel.

 

La photographie pictorialiste est propre à sidérer, et réjouir des journées entières. Et : oui, cette surface visuelle est un sujet profond. Elle dit les obsessions luxueuses d’un monde disparu. Ses réussites ont eu leur coût, ce qui, somme toute, est mieux que des échecs tout aussi coûteux.

 

 


non allegoricamente, ma in giusta realtà

Détail d'après Kaos (1984) des frères Taviani
Détail d'après Kaos (1984) des frères Taviani

 

Dans l’épilogue du film Kaos (1984), des frères Paolo et Vittorio Taviani, un personnage représente l’écrivain Luigi Pirandello (1867-1936) qui retourne à Agrigente , sa ville natale en Sicile. Le voyage est long, dans un paysage de poussière. La maison familiale est déserte mais entretenue.

 

Dans la cuisine, Pirandello en costume boit au robinet et se rafraîchit le visage sur l’évier. Il prend un couteau propre et, au salon, replie des volets intérieurs. Il ouvre une fenêtre. Une branche d’oranger, puis une seconde, lui viennent dans la figure. Lourdes de fruits, elles heurtent les carreaux. Pirandello sourit et cueille l’orange qu’il pèlera assis sur un grand canapé jaune. Il est prêt pour pour une conversation avec le fantôme de sa mère disparue.

 

(Plus tard, sa mère évoque une étape sur une île, quand sa famille fuyait une répression politique sur une tartane à la voile rouge. On débarque au pied d’une dune blanche, bientôt gravie. La courte séquence où les enfants s’élancent vers la mer turquoise est un éblouissement.)

 

Gondorla se damnerait pour se confondre avec les faïences bleues aux serpentins naïfs qui couvrent les murs de cette cuisine de Sicile. Elles sont raffinées et sans façons, comme qui boit à l’évier et mange le fruit pris sur l’arbre.

 

Gondorla donnerait aussi son âme pour être une fenêtre contre laquelle taperaient des branches d’oranger.

 

Gondorla est la fille du Midi méditerranéen sec et de ses fraîcheurs précieuses. Mais c’est près de l’Atlantique que le ravissement intact de Kaos lui est revenu au visage il y a quelques jours, lors d’une montée sur le dos d’une autre dune magique, la baleine géante du Pilat (Gironde, France).

 

Pirandello se définit ainsi dans son fragment d’autobiographie (1893) :

 

« Io dunque son figlio del Caos ; e non allegoricamente, ma in giusta realtà, perché son nato in una nostra campagna, che trovasi presso ad un intricato bosco, denominato, in forma dialettale, Càvusu dagli abitanti di Girgenti. (…) Càvusu, corruzione dialettale del genuino e antico vocabolo greco Xáos. »

 

(« Je suis donc fils du Chaos ; et non pas de façon allégorique, mais réellement, parce que je suis né dans une campagne à nous, qui se trouve près d’un bois touffu, appelé, en dialecte, Càvusu par les habitants d’Agrigente. (…) Càvusu, corruption dialectale de l'original et ancien grec Kaos. »)

 


faire tapisserie

D'après Cecilia Paredes
D'après Cecilia Paredes

CNRTL : Locution verbale.

Vieilli. Assister à une réunion sans y prendre part; ne pas participer à une activité, à une discussion collective. En particulier, Ne pas danser, ne pas être invité à danser.

“Il y avait plusieurs femmes dont la présence ici était purement incompréhensible: des grosses mères, qui auraient pu tenir un magasin de confections ou un pensionnat, une vieille fille en crème qu'on aurait imaginé faisant tapisserie dans un bal de sous-préfecture.” (Louis Aragon, Les Beaux quartiers, 1936).

 

Certes, il n'est pas très valorisant de faire tapisserie quand le bal va bon train sans vous. Mais c'est le destin de Gondorla, dans sa timidité décorative, d'être ignorée au profit de créatures plus sexy, plus fun, plus tout.

 

Des créatures mieux, en somme.

 

C'est aussi ce qui arrive à la María de Marisa Paredes, dans le film Trois vies et une seule mort (1996) de Raoul Ruiz. Par chance, le scénario alambiqué et facétieux donne à María l'occasion de se détacher de la paroi d'une pièce, et d'exister là où, l'instant d'avant, on la devinait à peine, tant elle se confondait dans le papier peint au motif chargé.

 

En cette journée chaude en bord de mer, je songeais aujourd'hui à Marisa Paredes, à toute la chair sévère et folle qu'elle donne aux récits de Pedro Almodóvar.

 

Le labyrinthe s'est agrandi quand je me suis avisé que le nom espagnol de l'actrice madrilène renvoyait littéralement (paraît-il) aux murs, et plus particulièrement, aux constructions adventices, souvent médiocres, que jadis on appelait des plâtres, adossés aux bâtiments principaux.

 

Miraculeusement, d'ailleurs, une "rue du Plâtre" subsiste à Lyon, derrière le couvent qui abrite le Musée des Beaux-Arts. On lui a à ce jour épargné de porter le nom d'un notable.

 

Plus récemment, une artiste d'origine péruvienne, Cecilia Paredes, accomplit elle aussi son nom dans des photographies de papiers peints dans lesquels elle se fond, le corps peint.

 

Je ne sais pas comment interpréter cette convergence ruizienne. Le fait demeure qu'elle est là.

 


le centon

Meules remployées en dallage dans une cour
Meules remployées en dallage dans une cour

centon : emprunté au latin classique cento, -onis « morceau d'étoffe ou vêtement rapiécé » d'où le sens figuré attesté depuis le IVème siècle : « pièce composée de vers ou de fragments de vers d'origines diverses » (CNRTL)

 

Des musicologues remarquent que Gioachino Rossini (1792-1868) use de centons détachés de ses propres opéras. Le Barbier de Séville reprend des passages d’Elisabeth, reine d’Angleterre; Le Comte Ory reprend Le voyage à Reims, etc.

 

Plus près de nous, quiconque lit la romancière Christine Angot réalise que l’inceste est pour la Castelroussine au style haletant matière (inépuisable) à centon de L'inceste (1999) à Une semaine de vacances (2012).

 

Une des beautés de la reprise est que le sens s’abolit dans la répétition du motif.

 

Dans sa grande paresse, Gondorla centonise à tour de bras ses propres fragments.

Cette habitude a plusieurs facettes :

  • classique : dans la dépersonnalisation, l’indifférence au culte de l’originalité et de l’expression du moi-moi-moi
  • pratique : ne réinventons pas l’eau chaude
  • moderne : recyclons.

 


les employés

Détail d'après Alcide Théophile Robaudi
Détail d'après Alcide Théophile Robaudi

"Carrelée comme le corridor et tendue d’un papier mesquin, la pièce où se tient le garçon de bureau est meublée d’un poêle, d’une grande table noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, enfin des banquettes sans nattes pour les pieds-de-grues publics ; mais le garçon de bureau, assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement parquetée. Le parquet et la cheminée sont spécialement affectés aux Chefs de Bureau et de Division, ainsi que les armoires, les bureaux et les tables d’acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s’il y a cheminée. Le papier de tenture est uni, vert ou brun. Les tables sont en bois noir."

 

Les Employés, ou la Femme supérieure (1838), Honoré de Balzac

 


terrazzo

Le terrazzo est un revêtement de sol ou de mur fait d'un ciment auquel est incorporé un granulat de marbre, ou d'un autre matériau broyé. Il est généralement coulé sur place. Le ponçage donne un fini lisse.

 

Ce procédé permet notamment de réaliser des sols résistants, d'aspect brillant, sur de grandes surfaces. Autour de la Méditerranée, il est en usage depuis l'Antiquité. Sa version vénitienne est célèbre.

 

A ce jour, Gondorla entend donc souvent utiliser les matériaux - et reproduire l'effet - du terrazzo. Les panneaux de Salomé dispersée l'évoquent au plus près.

 

Abuser du terrazzo permet à Gondorla de concourir dans la catégorie du Parnasse dégénéré.

 


miroitement monotone

L'illustration saturée figure une mosaïque lyonnaise chargée d'ors et du fracas des navires lors de la bataille de Lépante. Elle relève du chatoiement frénétique.

 

Eteignez les lumières, et imaginez à la place un miroitement monotone pour lequel je n'ai pas trouvé d'image.

 

Marcel Proust voit dans ce miroitement une caractéristique du style de Gustave Flaubert. Sa remarque figure dans "Sainte-Beuve et Balzac", un texte inclus dans le recueil posthume du Contre Sainte-Beuve.

 

Rapprocher les noms des trois colosses du roman en français me donne le vertige. Et pourtant, là est l'horizon de Gondorla : entre le miroitement monotone et le disparate.

 

Tout est dit en quelques lignes :

 

"Dans le style de Flaubert, toutes les parties de la réalité sont converties en une même substance, aux vastes surfaces, d'un miroitement monotone. Aucune impureté n'est restée. Les surfaces sont devenues réfléchissantes. Toutes les choses s'y peignent, mais par reflet, sans en altérer la substance homogène. Tout ce qui était différent a été converti et absorbé. Dans Balzac au contraire coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d'un style à venir qui n'existe pas."

 


le papier-peint

Au fil du temps, Gondorla est de plus en plus attiré par les papiers-peints, actuellement tenus dans une disgrâce relative (dans la vraie vie) au profit des peintures.

 

Les motifs se répètent à l'infini et rendent impossible toute expression singulière. Les lés s'ajustent de façon plus ou moins invisible, selon la qualité du support et celle de la pose.

 

Ils gardent trace de la tapisserie, du tissu tendu, du mur peint, dont ils proposaient des versions industrielles plus abordables aux candidats à la promotion sociale.

 

Au début du dix-neuvième siècle, Balzac écrivait toujours "tendu de papier" et "papier de tenture", ce qui soulignait la filiation des supports.

 

Surtout, le papier est fragile, et Gondorla raffole des signes de sa dégradation avant disparition complète.

 

Ne resterait alors derrière elle pour ses cendres absentes qu'un cénotaphe, comme dans le très bref Tombeau vide.

 


le panoramique

Au royaume des papiers-peints, le panoramique était le roi de l'ancienne société.

 

A cheval sur les dix-huitième et dix-neuvième siècles, il déployait horizontalement le luxe ample de ses scènes, comme Vues du Brésil, Métamorphoses d'Ovide ou Sauvages de la Mer du Pacifique.

 

Les yeux vont de droite à gauche, et reviennent, et s'attardent sur les détails des paysages, des personnages, sans jamais se perdre.

 

En France, son charme se fabriquait dans les régions de Mulhouse, Lyon ou Paris. La pose de la succession de ses différents lés réclamait un soin extrême et l'obéissance à un ordre.

 

Gondorla, lui, se prend par tous les bouts. Il est hanté par la possibilité qu'il n'ait ni queue ni tête. Donc : rien d'étonnant à ce qu'il garde une nostalgie de ces papiers-peints panoramiques, et sereins.